Pour et contre Babel : l’ambiguïté de l’université prise comme institution publique (Simon-Pier Labelle-Hogue, Université McGill)

D’abord réservée à une minorité politique, économique ou spirituelle en quête d’une élévation sociale (Charle et Verger, 1994), l’université a été sujette à une instrumentalisation étatique qui en a rapidement fait, en raison des conflits qui animaient l’Europe du dix-neuvième et du vingtième siècles, une enclave au cœur de la cité (Kiprianos, 2007 ; Prost, 1968 ; Weber, 1976). Séparée aujourd’hui du reste de la ville tant par les quartiers qu’elle occupe, lesquels tendent à l’embourgeoisement, que par des traits architecturaux ou logistiques (des guérites d’identification au personnel de sécurité), l’université est en conséquence décrite tantôt comme un vecteur de reproduction des inégalités sociales (Bourdieu et Passeron, 1970), tantôt comme une inaccessible tour d’ivoire (Allard, 2001 ; Bok, 1984 ; Côté et Ahhalar, 2007 ; OCDE, 2007) en marge des réalités du quotidien. Ce décalage a suscité plus d’un cri du cœur et mis en lumière, dans le monde de la recherche, des enjeux économiques, éthiques et méthodologiques, et ce tout particulièrement dans les domaines où l’interaction avec la société civile est nécessaire (de Carufel et al., 2013 ; Halilem, 2011). Cette réflexion s’est en outre accélérée, en Amérique du Nord, avec les grands mouvements sociaux de la décennie 1960 et la multiplication des universités d’État, qui visaient à rendre le savoir accessible à un plus grand nombre. Les revues et documents d’époque témoignent en effet d’une attitude révisionniste en ce qui a trait, entre autres, à la différence entre le droit à l’éducation et le privilège d’une éducation, à la relation professeur-étudiant et à la dynamique administration-recherche, autant de structures qui, si elles n’étaient pas figées a priori, tendaient vers le statu quo. Aussi des institutions de l’ordre du Board of Directors de l’Université McGill étaient-elles mises à mal par les revues underground, qui soutenaient que

[t]here is nothing new under the sun of reformers. To attempt to “democratize McGill” is to attempt to democratize the corporations represented by the men who control McGill and for whom products — students — must be manufactured. What right have the Board of Governors to make any decision? Are they educators? Do they know anything about education? If not, why bother to recognize their right to control McGill in the first place […]? (Shapiro, 1967 : 6)

Dans un même esprit, plusieurs étudiants et membres du corps professoral de cette université manifesteront afin de défendre leur liberté d’expression et dénonceront tout sursaut de musellement. Certains pousseront d’ailleurs l’audace jusqu’à réclamer des universités libres, c’est-à-dire hors les murs et exemptes de toute forme de hiérarchie, un phénomène qui fera l’objet de nombreuses gloses dans le monde occidental (s.a., 1972; Zenoba, 1967). Dans la foulée des réflexions qui avaient déjà été entamées aux États-Unis au début de la décennie 1960, où « [t]he superheated radicalism of the school was eventually to reach such a pitch that even the age-old student-teacher relationship came under fire as an intolerable form of authoritarianism » (Roszak, 1995 [1968] : 45-46), il s’agit cependant, dans l’un ou l’autre cas, de mettre à jour une instance sociale jugée sclérosée, et d’aucuns croyaient que la seule manière de parvenir à une véritable réforme était de mettre les administrateurs au pied du mur pour ensuite se soustraire à toute contrainte ou compromis.

Si plusieurs initiatives, dont les écoles alternatives (Warren et Fortin, 2015 : 196-197), sont nées de ce débat public, l’ouvrage de Bill Readings (2013 [1997]) fait figure de pierre tombale à ces ambitions. Les relations entre l’université et la société civile, comme le soulignent plusieurs thèses (Almeida, 2009 ; Belhumeur, 2007) et rapports (Sutton, 2007), sont en effet bien souvent distantes, si ce n’est le rôle en partie artificiel que joue l’université au nom de la cohabitation de l’entrepreneuriat et de l’innovation. Or, tandis que l’ouvrage de Readings met sporadiquement d’avant les concepts entrepreneuriaux d’excellence, d’évaluation ou d’imputabilité, associés à une marchandisation de l’éducation (Baillargeon, 2013), ses positions et pensées demeurent, pour l’essentiel, endocentriques. Prenant appui sur les idéalistes allemands pour exiger une plus grande transparence communicationnelle, Readings situe de fait l’enjeu au creux de l’institution en ce que « le processus de révélation de l’idée » « unit orateur et auditeur » (Readings, 2013 [1997] : 195) par l’établissement d’une relation qui n’est pas d’échange, mais d’expressivité. Alors même qu’il cite Adorno, selon lequel « [l]’idéologie aujourd’hui, c’est la société telle qu’elle apparaît dans son immédiateté. Elle est médiatisée par une totalité où domine l’intérêt particulier, mais sans y être réductible ; c’est pourquoi elle est en quelque sorte en tout point également proche du centre » (Adorno, 2010 : 25 ; Readings 2013 [1997] : 191), il demeure, pour reprendre les termes d’Adorno, « proche du centre ». Le tout est conforme, bien sûr, à la stance de Readings, qui s’intéresse notamment à la déréférentialisation de termes tels que « culture », « valeur » et « excellence » dans le monde universitaire. Il n’éclaircit par contre pas le rapport qu’entretient l’université avec ses abords, ce qui sous-entend que les termes exsangues utilisés par l’institution ont été mutilés in situ.

Les limites de l’institution sont toutefois nébuleuses, car les référents-creusets sont souvent employés comme autant de buzzwords, de mots à la mode pour obtenir des fonds de la part des grands organismes subventionnaires canadiens et des entreprises privées. Ils ont ainsi pour fonction, d’une part, la vulgarisation des éléments phares que l’université souhaite communiquer à ses partenaires. Ils ont aussi pour utilité, d’autre part, de faciliter le recrutement de nouveaux étudiants ou le maintien du contact avec les anciens, qui garantissent des entrées monétaires supplémentaires, auxquels cas il ne s’agit non pas d’une union entre un orateur et un auditeur, comme ce qui prévaut dans le contexte universitaire, mais bien d’un canal unidirectionnel en vue de parvenir à une fin. C’est justement ce rapport à la médiatisation qui attirera notre attention, avec pour hypothèse que le processus de déréférentialisation n’est pas le fait des communications internes de l’université. Ce serait, plutôt, l’impératif que pose le discours social pour la croissance de l’institution qui contraindrait à une normalisation des termes utilisés, de manière à subséquemment justifier la présence du Babel universitaire.

Le fondement du discours sur l’université

Dans une conférence qui a provoqué l’ire de plusieurs, Charles P. Snow (1959) scindait l’université en deux entités : les sciences humaines et les sciences naturelles, vantant l’importance de la seconde au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Alors que l’université, telle qu’elle a été constituée à son origine, possédait une culture commune basée sur la formation multisectorielle (trivium et quadrivium), elle se serait en effet divisée, avec les avancées scientifiques des siècles derniers, pour former des scientifiques et des intellectuels qui se divisent en deux factions. Cette distinction n’est certes pas nouvelle, puisque les appellations « sciences dures » et « sciences molles » ont fait leur entrée dans le langage courant et que les sciences humaines sont couramment soumises à une forme ou une autre de discrédit (Brisson, 2014) et que plusieurs domaines d’études ont modifié leur dénomination au fil des ans pour éviter cet ostracisme, comme l’a fait l’économie, qui a basculé dans le monde anglophone d’economy vers economical sciences, puis economics, une structure calquée sur celle de physics et mathematics. La boutade de Charles P. Snow se situe néanmoins à un autre niveau. Il attaque en effet les sciences humaines en insistant sur les récompenses, sous forme de prix, de dotations, de chaires ou de fonds de recherche, qui leur sont attribuées au détriment des disciplines scientifiques, fondamentales ou appliquées, lesquelles permettent selon lui aux États-nations d’être plus compétitifs dans le monde moderne et de contribuer davantage à l’amélioration commune du niveau de vie. Il s’inscrit par le fait même dans un lieu commun, à savoir que les découvertes scientifiques, en raison de leurs applications pratiques, ont une plus grande valeur que le latin ou la philosophie. Si on soustrait cependant la notion d’utilité de cette équation pour recentrer l’étude de ce poncif du point de vue communicationnel, nous croyons que la hiérarchisation de ces secteurs d’activité est mieux comprise sous l’angle de la concrétude. Car la recherche en sciences naturelles dispose d’un imaginaire physique et matériel, les laboratoires par exemple, et est corrélée, pour le grand public, à des livrables clairs, qui vont des ordinateurs aux traitements biomédicaux en passant par les brevets et des professionnels plus aisément décrits comme une main-d’œuvre utile : techniciens, analyste, ingénieurs, etc. Les universités ont capitalisé à même cette distinction en préparant des guides de valorisation de la recherche (Almeida, 2009 ; Sutton, 2007) et en créant des services consacrés à la marchandisation des biens et connaissances développés par ses chercheurs pour attirer les investisseurs privés et de nouvelles cohortes d’étudiants.

La concrétude de ces réalisations est certainement liée à l’utilité de ces départements qui reflètent aussi, de façon plus générale, celle de l’université. Dans la sphère médiatique, l’université a de fait été soumise à un traitement divergent, puisque si les nouvelles scientifiques sont mentionnées disposent de leur propre section, laquelle n’est accessible que de façon indirecte, la part du lion revient (i) aux luttes salariales ; (ii) à la non-reddition de comptes ; (iii) à divers cas de corruption et d’opportunisme salarial de la part des hauts dirigeants ; (iv) aux difficultés financières des institutions ou à leurs locaux parfois désuets ; et (v) à des crises ponctuelles, incluant les inégalités sexuelles et les initiations. Contrairement aux entreprises locales, qui comme St-Hubert ou Rona, vendues à des intérêts hors Québec, ont fait jaillir plus d’une fois le terme « fleuron » entre les pages des grands quotidiens, les universités sont en effet immobiles, en ce sens où elles dépendent du soutien que leur accorde l’État. Aussi, tandis que les entreprises proposent des livrables clairs, les universités doivent justifier leur existence en illustrant les façons par lesquelles la population bénéficie de son existence. Elle est pour cette raison d’autant plus attaquable qu’elle est la principale productrice de discours positifs à son endroit.

Cette opacité communicationnelle institue ou, plutôt, renouvelle le mythe de la tour d’ivoire. Nominés et cooptés, les professeurs sont perçus comme une élite ; les étudiants, de leur côté, se voient accoler des étiquettes disgracieuses du fait d’un statut prétendument avantagé. Cette attitude ne data pas d’hier, comme le montre cet extrait de L’histoire des trois, qui relate les multiples voyages Montréal-Québec de Francine Laurendeau, Jean-Pierre Goyer et Bruno Meloche, mandatés en 1958 par l’association de l’Université de Montréal de remettre au premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, un mémoire sur l’accession à l’université, lequel contenait des recommandations financières afin de diversifier la population étudiante :

Jean-Pierre Goyer : Ça se résume en fait seulement à ce que les universités aient des octrois statutaires et que l’instruction soit une question de talent et non pas d’argent.

Intervieweuse : Mais justement, est-ce que le public comprend bien la situation ? C’est-à-dire que le public ne croit peut-être pas que les étudiants sont à plaindre. Vous-mêmes, vous n’avez pas l’air trop mal en point, on voit beaucoup d’automobiles sur les campus…

Jean-Pierre Goyer : Oui, l’argument des automobiles prouve justement que l’instruction actuellement est réservée simplement à une classe privilégiée de la population. Si on aperçoit beaucoup d’automobiles, c’est donc que les étudiants qui sont actuellement à l’université ont beaucoup d’argent. Mais ce qu’on veut c’est que ceux qui ne peuvent pas venir à l’université puissent venir grâce à des bourses qui viendraient du gouvernement. (Labrecque, 1990)

Bien qu’un programme de prêts et bourses ait été créé, le discours n’a, pour sa part, été que décalé, puisqu’il est alors question des dépenses de l’État et des coûts associés à ce programme. Il s’agirait conséquemment toujours d’une attaque vis-à-vis un certain élitisme, mais qui ne serait plus préalablement économique. En d’autres termes, l’élite ne serait plus acceptée par l’université, mais produite par elle, qui fait miroiter des salaires supérieurs à ceux accessibles aux étudiants du système collégial aux frais d’autrui. La remarque de l’intervieweuse selon laquelle les trois étudiants n’ont « pas l’air trop mal en point » met en exergue l’ambivalence qui planait alors et subsiste dans le discours sur la population universitaire, un paradigme presque chrétien voulant que pour atteindre un niveau social ou économique supérieur, il faut qu’un sacrifice ait été commis et, dans l’éventualité où il ne serait pas personnel, que ce soit celui d’une tierce partie, c’est-à-dire le contribuable lambda. C’est ce qui a mené Richard Martineau à publier, avec le tact qui lui est connu : « Vu sur une terrasse à Outremont : 5 étudiants avec carré rouge, mangeant, buvant de la sangria et parlant au cellulaire » (Martineau : 2012). Et c’est ce qui alimente ce qui paraît parfois comme une rancœur vis-à-vis la population universitaire, présentée comme un bassin de profiteurs.

Bill Readings, dans son analyse de l’université kantienne, pose par ailleurs les jalons de ce flottement. Ainsi qu’il le pose,

[l’université] n’est pas un simple outil politique pour l’État ; elle doit plutôt incarner la pensée en action, en quête d’un idéal. Voilà en quoi consiste son lien avec l’État. L’État et l’université sont ainsi les deux faces d’une même médaille. L’université cherche à incarner la pensée en tant qu’action animée par un idéal, tandis que l’État vise à concrétiser l’action en tant que pensée, l’idée de nation. (Readings, 2013 : 109)

Quand bien même le concept de nation ne saurait être compris dans cet extrait dans son acception kantienne, les liens entre université et État, d’autant plus forts lorsque, comme au Québec, une portion significative des subsides provient des différents paliers de gouvernement, font en sorte que l’université est une représentante du système, qui doit se défaire de cette image pour demeurer attractive auprès des jeunes, sa principale clientèle. C’est aussi dire que l’université ne peut, pour un public qui n’y est pas sensibilisé, sembler défendre les intérêts de la population puisque l’institution est un complexe de centralisation de l’activité politique, le lieu de rencontre d’un groupe sélect[1]. Ceci est d’autant plus vrai que la mondialisation, selon Readings, « a entre autres effets celui d’empêcher le sujet singulier de maîtriser la complexité du lien social, d’incarner celui-ci métonymiquement par sa relation personnelle à la culture » (Readings, 2013 : 297). Cette remarque, qui n’est pas sans rappeler le constat qu’a effectué Jean-François Lyotard (1979) lors de son passage à l’UQAM, selon lequel les progrès techno-scientifiques et des sciences naturelles en général ont sonné le glas des métarécits, a pour contrecoup à la fois une carence sémiotique, que Readings identifie partiellement lorsqu’il traite de déréférentialisation, et une incapacité à transmuer les signes. En l’absence d’une aptitude pour la métonymie, on chercherait effectivement ce qui est à notre image et à notre niveau de compréhension malgré les éventuels écueils d’une simplification à outrance de la mission d’une institution qui tente de préserver son autonomie intellectuelle et économique en dépit d’une subordination monétaire à l’État. Lorsque l’université note l’impact de ses découvertes en décrivant ses applications, elle tend donc un miroir au lecteur ou téléspectateur, qui peut faire sens de ce qui se trame dernière les murs. L’université se voit conséquemment contrainte, suivant son statut de fil-de-fériste, de faire coexister deux mondes : celui, endocentrique, décrit par Readings, et l’autre, exocentrique, qui demande un niveau de médiatisation supplémentaire tel que le prédisait la définition de l’idéologie contemporaine mise de l’avant par Adorno et revisitée par Lyotard.

A Tales of Two Cities

Pour mieux cerner ce qui distingue ces deux mondes, nous exploiterons une logique strictement conceptuelle basée sur les idéals types de Max Weber (1965). Les idéals types ont pour objectif de « comprendre le sens que les individus donnent à leurs expériences vécues » en isolant leurs « traits principaux, volontairement simplifiés, qui [leur] donnent un sens » (Paugam, 2014). Aussi sont-ils, en vertu de leur nature utopique, des outils permettant de décliner des typologies sous la forme d’un tableau de pensée homogène. Pour cette raison, j’ai décidé de scinder l’université en deux formes distinctes pour mieux poser leurs caractéristiques fondatrices respectives : ce que je qualifierais d’université babélienne, sinon d’université aux portes closes ; et d’université en proie à une démocratisation à l’extrême, bref d’université ouverte[2] non seulement aux éventuels étudiants, mais aussi aux entreprises qui voudraient s’y greffer. L’autonomie de l’université serait ainsi entièrement sapée, puisqu’elle serait une plate-forme, voire une table tournante, au contraire d’une institution ainsi que l’entend Émile Durkheim (1904).

Université babélienne Université ouverte
Objectif Reproduction Décloisonnement
Orientation du capital Accumulation endogène Dépense exogène
Intégration sociale Absente Maximisée
Accessibilité du campus Étudiants, professeurs, employés Tous
Processus d’admission Cooptation, paiement Admission systématique
Enseignement Vertical Horizontal
Financement Utilisateur payeur, donations sans droit de regard Gouvernement et industrie
Gestion Autonome (interne) Hétéronome (externe)

Tableau 1. Comparaison des deux idéals types de l’université

L’université babélienne n’est pas étrangère à ce que décrit Pierre Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes (1997) et ses textes subséquents (2015). Héritage de la skolè, le système d’éducation, et tout particulièrement le système d’éducation supérieure, constitue une méthode d’inculcation de valeurs. C’est entre autres en son sein que se développe l’habitus de l’individu (l’agent), c’est-à-dire sa capacité à percevoir les changements au sein d’un champ donné afin de développer une stratégie appropriée suivant ses valeurs et leur rapport à la doxa. Car l’éducation institutionnalisée est basée sur la loi tendancielle, un principe expérimental de la psychologie voulant que les aspirations soient ajustées aux objectifs de manière à minimiser les risques d’échec. Ainsi, « [u]ne part très importante de ce que les gens acquièrent et incorporent sous forme d’habitus n’est le produit d’aucune intervention humaine explicite » (Bourdieu, 2015 : 389). Elle dépend néanmoins d’un rite d’institution, d’un ensemble de procédés suivant lesquels on peut « séparer ceux qui l’ont subi non de ceux qui ne l’ont pas encore subi, mais de ceux qui ne le subiront en aucune façon et d’instituer ainsi une différence durable entre ceux que ce rite concerne et ceux qu’il ne concerne pas » (Bourdieu, 1982 : 121). La loi tendancielle est conséquemment vécue via le filtre du rite d’institution, en ajustant les structures subjectives aux structures objectives, de telle manière que l’éducation redouble le plus souvent les mécanismes de socialisation en présence (Bourdieu, 2015 : 394). À l’inverse, l’éducation rousseauiste (1762), note Bourdieu, tient davantage d’un ordre naturel grâce auquel « les agents font leurs expériences et font leur expérience en faisant leurs expériences » (Bourdieu, 2015 : 389), et ce sans recours à une tierce partie. Or, comme toute idée est le produit d’un contexte social influencé par les autres agents, la violence symbolique de l’État et la doxa comme par un environnement physique dépositaire d’une charge symbolique (Bourdieu, 1997), tout, jusqu’à la localisation des bâtiments, contribue à distinguer l’université babélienne de l’université ouverte.

De nombreux chercheurs, dont Bill Readings (2013 [1997]), ont déjà fait état de la perception que l’on peut avoir de l’université, à savoir un bloc homogène, quoiqu’hermétique, à la bureaucratie lourde. Mais on tend à oublier que l’organisation interne, avec ses multiples services et départements, a en effet des répercussions sur le plan architectural, de sorte que les communautés de professeurs, les centres de recherche, les pavillons d’enseignement et les instances d’érudition comme la bibliothèque forment des campus, lesquels parfois ne s’intègrent pas à leur milieu d’implantation. Hugh Pearman (2002) réfère, à ce titre, à la cellule monastique médiévale, et n’hésite pas à assimiler l’image de la communauté universitaire à celle du moine, tous deux ayant leur ascèse et leur institution propres (Fournier et Antonat, 2012). Il postule, plus avant, qu’il est parfois devenu possible d’habiter une université sans pourtant habiter la ville qui l’accueille, une situation autorisée par la présence de résidences étudiantes, de commerces et de suffisamment de sources de divertissement (salles de spectacle, stades, salles de sports, associations, etc.) pour faire fi de l’environnement extra-institutionnel. Cette vision procède justement des objectifs respectifs de l’université babélienne et de l’université ouverte, en ce que la première vise, comme l’Église et les institutions monastiques, la reproduction d’un ordre social que l’on veut pérenne, raison pour laquelle le clergé y a longtemps exercé son influence ; l’université ouverte, à l’inverse, s’en veut une de décloisonnement et de rupture de cycle. Alors que l’université babélienne reproduit les clivages sociaux préexistants, l’université ouverte prône donc, de son côté le libre partage pour que tous puissent avoir accès aux connaissances.

Utile à la compréhension de cette opposition est le capital scolaire, une forme de capital obtenu, selon Bourdieu, par un processus de concentration et de séparation entre ceux qui en disposent ou non. Il peut être converti en capital social, économique et culturel (1982 : 53) par les indicateurs physiques (c.-à-d. les diplômes) et sociaux (c.-à-d. le niveau langagier et la classe sociale) corrélés à l’instruction supérieure, ce qui se solde par la reproduction des inégalités sociales (Bourdieu et Passeron, 1970), notamment en coupant les individus de leur propre famille (Bourdieu, 2002 [1984] : 149). La différence entre la reproduction d’un système institutionnel et une posture iconoclaste vis-à-vis celui-ci dépend précisément de ce qu’il advient de ce capital. Hybride, l’université contemporaine permet, comme l’indique Bourdieu, de le convertir. Dans un idéal type basé sur la parfaite autarcie, le capital scolaire ne serait cependant utilisable qu’à l’interne en vue de modifier les rapports hiérarchiques suivant des critères d’orthodoxie prédéterminés avec lesquels les agents se seraient familiarisés au cours de leur parcours, ce que nous nommerons une accumulation endogène. L’université ouverte, pour sa part, ne peut admettre la valeur du capital scolaire, en raison du nivellement de la structure hiérarchique qu’elle propose, lequel n’autorise plus de « renvoyer à l’ignorance et la barbarie ceux qui n’[en] ont pas » (Bourdieu, 2015 : 314). Si tant est qu’elle puisse en posséder, il serait systématiquement liquidé, sans pouvoir faire les frais d’une accumulation endogène par ceux qui se réclament de l’institution. Il ne s’agit conséquemment pas d’une dépense au sens où l’entendrait Bataille (1949), qui l’associe à un excédent, sinon à l’interprétation que lui attribuerait un comptable, mais bien d’un délestage.

Car les objectifs de chacun des régimes universitaires ont pour pierre de touche, dans le cas de l’université babélienne, une réduction de l’intégration sociale, alors que tous font partie, pour ou contre leur gré afin d’éviter la discrimination, à l’université ouverte. Pour commencer par l’université babélienne, cela signifie que les étudiants ne sont pas intégrés à leur société d’accueil. Ils sont, au mieux, des visiteurs ou des transfuges, qui œuvrent à une recherche que l’on pourrait qualifier d’extrasociétale en ce qu’elle exclut toute interaction avec la sphère publique. Les campus sont ainsi des enclaves, des lieux de protection, quand bien même seraient-ils au cœur de la ville. La tour d’ivoire est en d’autres termes impénétrable et, comme plusieurs institutions se munissent de mesures de protection variées — le contexte décrit par Bourdieu incluant les universités françaises et les grandes écoles[3], les guérites de sécurité et les contrôles de cartes étudiantes aux différentes entrées sont au premier plan —, l’institution peut rapidement paraître une forteresse où les bibliothèques et les services de soutien ne sont accessibles qu’aux étudiants et membres du personnel en règle. Le mode de sélection, même lorsqu’il est basé sur l’excellence par des concours, des évaluations de dossier, des relevés de notes ou des tests standardisés, peut lui aussi paraître un frein à l’intégration de groupes marginalisés, qui n’ont pas accès aux lycées qui siéent le mieux aux écoles préparatoires. L’entrée se fait par conséquent soit par cooptation, soit par paiement — advenant le don d’un ancien, sinon par la possibilité de payer le parcours académique jugé standard. Au sein d’une université babélienne, le principe d’utilisateur-payeur, ou les donations sans droit de regard facilitent, suivant ce raisonnement, l’obtention d’une plus grande autarcie par l’institution, qui se voit maîtresse de ses pupilles sans contrôle hiérarchique supérieur de la part de l’État. L’université devient, somme toute, la productrice de sa propre violence symbolique, tout en se soustrayant à celle, vécue autrement comme légitime, de l’État qui la gouvernerait. L’endocentrisme du développement monétaire implique d’ailleurs que la gestion, interne et donc autonome, ne fasse pas pression sur la doxa en place. Toute marque d’hétérodoxie demeure en ce sens punissable, et la hiérarchie, hormis le réinvestissement de capital endogène, est intouchée, d’où le rayonnement d’un enseignement vertical. Sans crainte d’un reproche externe, les professeurs et le personnel de soutien travaillent en effet au maintien de la structure. Les compétiteurs doivent prouver leur valeur en l’absence de tout soutien en vue d’une accumulation endogène de capital scolaire et de ce fait progresser selon ce que leur dictera leur habitus, surpassant dans les meilleurs cas leur mentor. L’origine, comme la finalité, est l’université babélienne, qui ne vit que pour elle-même et par ses propres moyens.

La contrepartie d’une telle institution prône un campus ultimement accessible, une passerelle unifiant le tissu urbain et promouvant les rapports interculturels. Les statuts d’étudiant, de professeur, d’employé et de citoyen seraient conséquemment brouillés par l’absence de hiérarchie. Tous deviennent des passeurs d’information, ce qui met sur un piédestal l’aspect communicationnel de l’enseignement et change la loi tendancielle en un rapport pluri-individuel. Les installations sont ainsi facilitatrices, le rôle inverse de celui qu’elles jouent dans l’université babélienne, et la présence ou non à l’université ne serait évaluée que par des échanges communicationnels, de personne à personne ou à soi-même, qui peuvent avoir lieu ou non sur le campus. Le paramètre le plus tendancieux, celui du financement, n’est par contre plus le fardeau des étudiants et devient celui du gouvernement et de l’industrie. Cela demande, évidemment, l’acception d’un scénario où l’entreprise est donataire-réceptrice sans droit de regard, et bénéficie des avancées comme de la formation de la main-d’œuvre sans que sa contribution soit prise en compte dans les programmes, puisque les campagnes marketing sont inexistantes. L’absolution des frais de scolarité par la subordination complète de l’université sous-entend effectivement une gestion hétéronomique par un panel qui n’inclut aucun membre de la population universitaire — encore moins d’un sénat puisque cette instance serait étrangère à un système ouvert. Le défi, cependant, incombe à l’industrie, l’organe non universitaire de la production de savoir, car sans aboutir au rapport étudiant consommateur dont fait état Readings ou au rapport de partenariat qu’il décrit lorsqu’il est question du rapprochement de l’Université d’État de l’Ohio et de Ford Motors Company, ni l’université, ni le gouvernement ou le secteur privé ne sauraient servir de chef-lieu. Chacun agit donc pour le bien commun, incluant le sien. Pour suivre la logique de l’idéal type, l’université ouverte doit en somme être exempte de toute responsabilité monétaire, sans que le même raisonnement s’applique sur le plan des capitaux non pécuniaires.

Les communications, planche de salut

L’université contemporaine ne correspond bien sûr ni à l’un ni à l’autre idéal type. Elle se trouve plutôt en perpétuelle flottaison, puisqu’elle tente de dégager un capital scolaire mobile et dépend de revenus individuels et collectifs pour assurer sa survie. La structure peut effectivement accumuler des fonds par le biais des étudiants (frais de scolarité, frais accessoires, amendes des bibliothèques, droits d’accès particuliers, etc.), notamment, qui sont sans droit de regard. D’autres sources de financement, incluant les dons des particuliers et des entreprises, bien qu’une plus-value, peuvent se solder par une pression croissante sur l’autarcie de l’institution ; les fonds gouvernementaux, par le biais des agences de financement et des ministères appropriés, sont pour leur part régis, en partie à tout le moins, par des règles et lois qui influent sur les différents paliers de gouvernance inhérents à l’université (départements, facultés, sénats, assemblées universitaires) et s’ajoutent aux différents déjà en présence, surtout en cas de restriction budgétaire (Beaupré-Lavallée, 2009). La gestion est donc à la fois autonome et hétéronome et l’accumulation endogène de capital vit en constante interaction avec une dépense exogène en vue d’optimiser le recrutement. Ainsi, alors que certains campus sont plus accessibles que d’autres — pensons entre autres au Roosevelt Island Campus Project de l’Université Cornell, situé comme son nom l’indique sur une île — ils sont a priori ouverts. Tous ne peuvent pas y étudier en raison des procédures de recrutement, qui sous-entendent la possibilité de débourser une somme pour l’inscription, les documents nécessaires et, si admission il y a, les frais de scolarité, tandis que la cooptation n’est pas d’emblée proscrite. De récents projets incluent bien sûr des campus, universités ou institutions parrainées par l’industrie, comme c’est le cas, au Canada, du Carrefour d’innovation INGO et du Perimeter Institute for Theoretical Physics, et en Europe du Grenoble Innovation for Advanced New Technologies comme du Rolex Learning Center, qui multiplient les partenariats extra-universitaires pour former une main-d’œuvre associée avec les intérêts des investisseurs externes. Plusieurs s’ouvrent aussi davantage à la population grâce à ce que l’on nomme des campus intégrés, qui misent sur la coexistence de la population universitaire, entrepreunariale et communautaire. Si quelques-uns ont déjà été inaugurés, tels le Quartier de l’innovation (Montréal), le Great Northern Way Campus (Vancouver), le 4 Central Oregon (Bend) ou le Cooperative Research Campus Stuttgart (Stuttgart), certains sont actuellement en déploiement, comme le Campus MIL de l’Université de Montréal (Montréal) ou le campus intégré de l’Université de Genève et la Haute École Spécialisée de Suisse occidentale (Genève). Malgré ces récents changements dans la culture universitaire, il n’en demeure pas moins qu’il existe à l’heure actuelle deux clientèles : l’utilisateur-payeur, qui peut l’être de façon indirecte s’il bénéficie d’une bourse, comme l’université obtient un bénéfice en capital social en plus du capital monétaire qu’elle soutire en intérêts ; et le citoyen lambda, qui n’a pas accès à l’ensemble des services.

Ce dernier pan de notre réflexion est fondamental, puisque l’hybridité de l’université contemporaine justifie une part de l’information communiquée à son sujet. L’université présente en effet un riche complexe de signes qui, dans une logique barthésienne, constituent un discours qu’il qualifie de mythe, c’est-à-dire un système de communication qui se définit par sa forme plutôt que par son contenu. Contrairement au système de Saussure, qui opposait le signifiant (signe) et le signifié (le référent réel ou conceptuel), le mythe est par le fait même un « système sémiologique second » qui réfléchit le matériel saussurien par le biais d’un métalangage (Barthes, 1957 : 187-188). Ce métalangage, composé de signes de différente nature (mots, sons, photographies, vidéos, etc.), a pour finalité son propre signifié, l’idéologème auquel il se rapporte. Aussi les signes convoyés par l’université, lesquels tiennent de deux idéals types diamétralement opposés (université babélienne et université ouverte), peuvent-ils être l’objet de deux mythes tout aussi distincts, de même que d’une infinité de déclinaisons selon les signes qui sont sélectionnés, et l’objectif de la communication. Il va de soi, en ce sens, qu’une campagne publicitaire visant le recrutement de futurs bacheliers sélectionne quelques traits établis comme représentatifs d’une vie étudiante idéalisée, et que les communications destinées à un public universitaire fassent preuve d’un certain décorum. Or, l’université est soumise au principe des fentes de Young[4] : lorsqu’elle est observée, elle peut adapter son discours et l’orienter vers le public cible — bien que le message atteingne un public de plus grande ampleur, ce qui alimente les critiques du système d’éducation supérieur —, sans quoi les signaux diffus du mythos créent des interférences avec, entre autres, la mission de l’institution.

La contribution du gouvernement du Québec aux universités a grandement réduit entre 1986 et 2003, passant de 74,4 % à 52,5 % (Chan et Fischer, 2006 : 179). Ce changement structurel, qui a amené une remise en question au sein des universités par un réexamen de leur rôle dans l’économie des savoirs, entre par ailleurs en contradictions avec plusieurs des recommandations de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, la commission Parent. Le document subséquemment produit, comme le rappelle une étude sur les conséquences de la réforme, incluait en effet trois recommandations :

  1. Relever le niveau culturel de la population, favoriser l’accès d’un plus grand nombre de sujets aux études postsecondaires de façon à élargir le réservoir de main-d’œuvre qualifiée ;
  2. Réduire les inégalités sociales dans les destins scolaires des individus et plus particulièrement les inégalités liées à leur origine sociale ;
  3. Rattraper la situation. Il s’agit de donner aux Québécois francophones les moyens organisationnels requis pour combler un écart traditionnel et plus que séculaire entre leur niveau collectif de scolarisation et celui des anglophones, et particulièrement des anglophones du Québec. (Bélanger et Roberte, 1981 : 202 ; 203 et 277-278)

L’université se devait, bref, d’être plus abordable financièrement comme plus avenante sur le plan social, et les institutions du réseau de l’Université du Québec, qui accueillaient et accueillent toujours davantage d’étudiants de première génération, surtout francophones, ont fortement participé à ce mouvement. Le vote de la Loi sur les prêts et bourses en 1966, qui a rendu l’aide financière davantage accessible (Ratel, 2006 : 36-37), a posé plusieurs des bornes qui ont permis cette évolution. L’adoption, par le gouvernement fédéral, d’une loi exigeant des fonds de contrepartie lors du dépôt d’une demande auprès d’un des grands organismes subventionnaires dès 1986 afin d’intéresser l’entreprise privée, a toutefois eu l’effet inverse. Le critère de « main-d’œuvre qualifiée » de la première recommandation est certes respecté, mais celui d’un relèvement du niveau culturel de la population, si tous n’ont pas accès aux installations et que la formation est utilitariste, est plutôt soumis aux réclamations de Charles P. Snow. Bien que le rapport Parent ne traite pas, comme Snow, de recherche fondamentale, cette translation trouve un écho certain dans les idées que Coderre a voulu partager dans le cadre de MTL INTL — Montréal International, selon lesquelles « Montréal demeure l’endroit tout désigné pour la recherche et le développement, grâce à la présence de ses nombreuses activités de renommée internationale et à sa main-d’œuvre qualifiée » (Ville de Montréal, 2016). On retrouve aussi les relents de cette instrumentalisation en 1990, quelques années seulement après la loi fédérale de 1986, dans le milieu universitaire :

By improvising its interaction with industry, McGill can better disseminate knowledge, better fulfill its community service responsibilities, increase the funds available to support its core activities in research and graduate education, and make itself more attractive to the creative individuals needed for its academic staff. (cité par Chan et Fischer, 2006 : 184)

Si on omet le rapport aux étudiants, cette situation nous ramène au début de notre débat, car il n’y est pas question de ce qui est fait (le progrès), mais de ce qu’on en fait (son utilité concrète). La situation évoquée par la citation se situe ainsi dans le champ de ce que plusieurs nomment l’université citoyenne, où « les dirigeants du monde des affaires sont appelés à affronter des problèmes complexes qui touchent non seulement leurs actionnaires, leurs employés et leurs clients, mais aussi la qualité de vie dans les communautés locales, notre environnement et les peuples et les nations à travers le monde » (Sklair, 2000 : 159, trad. Jan Currie). Le point de litige est cependant la relation entre les différentes classes, qui ne sont pas définies comme ahiérarchiques dans la réflexion de Sklair. Il y a un donc un reflet d’entreprise citoyenne, mais point de nécessité d’action, si ce n’est pour améliorer la situation de l’entreprise pour voir croître ses revenus. L’impact de projections similaires résonne dans des publications telles que Chaînes de valorisation de résultats de la recherche universitaire recelant un potentiel d’utilisation par une entreprise ou par un autre milieu (Beaudry, Régnier et Gagné, 2006), où il est postulé que « [la valorisation] consiste à donner de la valeur à des résultats de recherche commercialisables en vue d’intéresser des partenaires industriels et financiers » (2006 : 208). La recherche doit, suivant ce raisonnement, être reproductible, comme l’est un logiciel ou un médicament, qui mènent dès les premières étapes à une demande de brevet. Les recherches en sciences humaines, pour leur part, ne sont en général approuvées que par les pairs, qui incluent le vocabulaire nouveau à leur inventaire théorique, sans que crédit ne leur soit rendu après que le terme devienne un lieu commun. Il n’existe conséquemment aucune manière d’évaluer le seuil de rentabilité ou le niveau d’intérêt de la communauté envers une innovation sociale. Pour cette raison, des groupes tels que le Réseau québécois de recherche partenariale en économie sociale ou l’Alliance de recherche universités-communautés en économie sociale doivent mettre les médias à contribution de façon explicite dans leur stratégie de valorisation de la recherche.

Ce besoin est d’autant plus ironique que les médias en cause sont le plus souvent universitaires. Une des explications à cette concentration exocentrique des médias est, bien sûr, l’accroissement de la compétition interuniversitaire pour les subventions de recherche, qui a mené plusieurs institutions à mettre sur pied des sessions de sensibilisation et des guides méthodologiques pour multiplier les entrées monétaires (Piette, 1999 : 76-77). Une deuxième raison est la justification des résultats de recherche auprès des organismes subventionnaires et de la population, puisque le rapport avec les entreprises dépend de l’image publique de l’université et des possibilités de rayonnement positif. Aux services médiatiques internes (listes d’envoi, publications départementales et facultaires) s’arriment par conséquent un volume d’employés associés aux relations publiques, qui contactent les grands médias, tiennent les anciens et les partenaires au courant des highlights de leur institution, contribuent aux campagnes marketing et moussent leur réputation sur différentes plateformes, parmi lesquelles les réseaux sociaux gagnent en importance. Les réseaux sociaux permettent en effet d’entrer en relation sur une base individuelle avec les participants et de contribuer à un esprit de communauté. Ils favorisent de surcroît, lorsqu’utilisés correctement, la modulation de la marque et permettent d’assurer la loyauté des abonnés (Erdogmus et Cicek, 2012). Le partage de contenus étudiants, d’articles à propos de l’université, de palmarès, d’images et d’autres formes de contenus contribue ainsi à la mythification de l’institution dans une volonté de bien paraître pour les futurs étudiants et les éventuels donateurs. Une telle tâche demande toutefois une équipe diversifiée, dont des administrateurs, des journalistes, des spécialistes des relations publiques, des techniciens en informatique, des graphistes et des coordonnateurs. C’est alors sans surprise qu’on remarque, dans le cas de l’Université de Montréal, une augmentation progressive de 17,78 %, de 2011 à 2016, des dépenses dans le secteur des communications (Université de Montréal, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016)[5]. Les rapports annuels de l’Université McGill, pour leur part, laissent transparaître une augmentation de 18,41 % (Université McGill, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016). Quoique les coûts soient, somme toute, négligeables lorsque nous les comparons à d’autres charges, il convient de remarquer que les allocations de recherche ont connu, sur la même période, une décroissance (Université de Montréal, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016).

Conclusion

Suivant ces données, il appert que les communications occupent bel et bien une place qui gagne en importance dans les budgets de roulement des universités. Ainsi que nous avons tâché de le montrer, l’université contemporaine est soumise à une tension grandissante du fait, d’une part, de la cohabitation de deux régimes opposés : l’université babélienne, ou université fermée, et l’université ouverte au service unique de la société. Une part de cette opposition tient à l’autonomie de l’université, qui dispose de son capital propre, le capital scolaire, et tente d’en assurer la survie comme la valeur dans le monde occidental. Entre un et l’autre idéal type, l’université se voit contrainte de modifier son approche et de rendre des comptes auprès des différentes populations qui composent son public. Elle mise conséquemment à la fois sur sa réputation et son image, qu’elle fait miroiter auprès d’anciens ou d’entreprises qui souhaiteraient y investir, et ce tout particulièrement depuis la loi de 1986 sur les fonds de contrepartie, et sur le concept de livrable, qui met d’avant, pour les citoyens-investisseurs — puisqu’ils contribuent au maintien de la structure par le biais de leurs impôts — la concrétude de réalisations scientifiques et intellectuelles. Devant un argumentaire souvent critique, voire négatif à son endroit, l’université doit contribuer d’autant plus à la médiation des discours qui la concerne que ses revenus en dépendent et que les plateformes de diffusion se diversifient.

Notre postulat, suivant lequel les investissements communicationnels des universités sont la conséquence du maintien d’une entité double actuellement en plein déchirement du fait de la montée de la logique entrepreneuriale, nous mène en somme à plusieurs potentielles issues. Il nous apparaît clair que le maintien d’une cohabitation d’emblée malhabile n’est pas souhaitable, et qu’une augmentation des budgets alloués aux services médiatiques ne peut que retarder une scission qui aura lieu non pas dans l’institution, mais dans la sphère publique et, éventuellement, les choix politiques et financiers qui en découleront. L’un ou l’autre idéal type ne peut, puisqu’il représente une utopie, être mis en valeur de façon unilatérale. L’hybridité dont il a été fait mention serait maintenue et pourrait éventuellement mener à un équilibre, si tant est qu’une quelconque forme de stabilité soit envisageable. En raison des lois en vigueur, cependant, cela ne peut que pointer vers le versant de l’université ouverte, une hausse massive des frais de scolarité, en plus de la grogne populaire, entrant en contradiction avec plusieurs des décrets qui ont été adoptés depuis le rapport Parent. Les institutions en présence étant fort peu enclines à s’ouvrir et à disséminer leur capital scolaire, économique et social, ce débouché risque néanmoins de prendre un temps disproportionné, et ne sera possible qu’avec un soutien de la classe politique, laquelle opte en général pour le statu quo.

Une troisième voie est convoquée non pas par un paradoxe, mais en une logique contre-intuitive. Si l’université ne peut être aucun des deux pôles et qu’un équilibre, bien qu’enviable, n’est pas nécessairement plausible ou réaliste, on peut effectivement se demander si l’université n’est pas, tout simplement une industrie. Les médias ne seraient ainsi non pas le symptôme d’une fracture, mais un besoin d’un système en restructuration en vue de le rendre compréhensible et de projeter une image qui corresponde au mythe que l’on veut édifier. Aussi, en inversant notre perception, pourrait-on venir à penser que la mécanisation de la recherche vise sa propagation d’abord, et son industrialisation ensuite ; dans un environnement transnational où les équivalences sont numériques à la fois dans les sens économique et technologique du terme, les deux idéals types fusionneraient plutôt que de s’hybrider, et la médiation deviendrait la panacée d’un processus de libéralisation des connaissances et de mobilisation des savoirs sur les plans conceptuels et physiques. Les limites de ce renversement demeurent, par contre, à élucider, tandis que le débat reste quant aux aboutissants sociaux d’une telle manœuvre, un soin que nous laisserons à des spécialistes en la matière. Nous poursuivrons, entre-temps, une reconstruction respectueuse du patrimoine archéologique des ruines.


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NOTES

[1] Outre l’image traditionnelle du réseau des Ivy League Schools, dont plusieurs sont associées aux dynasties américaines, notons que 79,2 % des députés de la 41e législature de l’Assemblée nationale du Québec sont titulaires un diplôme universitaire, tandis que cette donnée atteint 29,4 % dans la population en général. La distance est d’autant plus grande lorsque l’on considère le niveau d’étude et les domaines de spécialité, puisque le droit, l’administration, le génie et la médecine sont fort bien représentés (Assemblée nationale du Québec, 2014)

[2] Nous nous distancions de ce fait sciemment de l’appellation « université libre », qui tel que mentionné précédemment renvoie à des initiatives historiquement circonscrites, un pas supplémentaire dans la démocratisation de l’institution, plutôt qu’à un idéal type.

[3] L’histoire scolaire de la France fait en sorte que plusieurs réseaux fonctionnent en parallèle. Ainsi, alors qu’un étudiant poursuit son lycée, il peut d’ores et déjà entamer les procédures vers les écoles préparatoires en vue d’intégrer le circuit des grandes écoles (les écoles normales supérieures, l’École nationale d’administration, l’École des hautes études en sciences sociales, les écoles nationales d’ingénierie et plus d’une trentaine d’autres).

[4] Cette expérience bien connue démontre, par le biais de deux fentes et d’un canon à électron, que les électrons tiennent à la fois de la matière et de l’électron. Lorsqu’un instrument de mesure est ajouté pour observer plus en détail le processus, l’électron se comporte cependant comme une particule. La cause de ce changement de nature est inconnue.

[5] Les données ont été calculées en combinant plusieurs des dépenses liées aux fonds de fonctionnement. Les dépenses incluent les charges qui sont allouées aux services médiatiques et aux communications (médias sociaux, publications, production et gestion de contenu, etc.), mais excluent les sommes allouées sous forme de dotation immobilière, soumises à des règlementations supplémentaires relativement à la période d’amortissement. Elles omettent aussi les services spécialisés de l’ordre des services aux anciens, car les rapports financiers disponibles ne détaillaient pas les dépenses de façon suffisantes pour effectuer un calcul de taux de croissance. Le choix des deux universités est basé sur l’accessibilité des documents et du niveau de description des dépenses.


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